Pourquoi comprendre ne suffit pas toujours à changer ?

Comprendre est essentiel. Mettre des mots sur ce que l’on vit, relier des événements, identifier des schémas, prendre conscience de ses mécanismes : tout cela est précieux. Et souvent nécessaire. La psychologie, l’analyse, la thérapie offrent des clés puissantes. Elles permettent de sortir du flou, de nommer ce qui faisait mal sans savoir pourquoi, de redonner de la cohérence à son histoire. Mais il arrive un moment — subtil, souvent invisible — où comprendre ne suffit plus.

Le piège discret de la relecture

Quand on revisite son passé, on le fait toujours depuis la personne que l’on est aujourd’hui. Avec sa maturité, ses connaissances, ses concepts, son langage, ses cadres de pensée. Un souvenir d’enfance, vécu à 6 ou 8 ans, est alors relu avec un regard adulte. Un regard informé, souvent juste… mais forcément partiel. On donne un sens. On construit une cohérence. On ferme parfois le souvenir avec un seul angle de lecture. Celui qui fait sens ici et maintenant. Ce n’est pas faux. Mais ce n’est pas toute la vérité.

À force de revisiter les mêmes scènes avec le même prisme, on peut finir par s’enfermer dans une histoire. Une histoire où les rôles sont déjà distribués. Une histoire où, bien souvent, on ne se donne jamais le mauvais rôle — non par mauvaise foi, mais par nécessité psychique. Et peu à peu, ce qui devait libérer peut figer davantage.

Quand la lucidité devient culpabilisante

Il existe aujourd’hui une injonction très forte à la conscience : « Si tu sais, tu peux agir. Si tu es conscient·e, tu es responsable. » Mais la réalité intérieure est plus complexe. On peut comprendre ses schémas… et continuer à les répéter. On peut avoir conscience… et se sentir impuissant·e. On peut savoir… et ne pas réussir à changer. Non pas par manque de volonté. Mais parce que tout ne se transforme pas par la tête. Il existe des mécanismes de protection profondément ancrés : dissociation, contrôle, hyper-adaptation, coupure du corps, intellectualisation. Des stratégies qui ont permis de survivre, d’avancer, de tenir. Et à un moment donné, ces stratégies ne tiennent plus. Ce n’est pas un échec. C’est souvent le signe qu’un autre niveau est sollicité.

À force de revisiter les mêmes scènes avec le même prisme, on peut finir par s’enfermer dans une histoire. Une histoire où les rôles sont déjà distribués. Une histoire où, bien souvent, on ne se donne jamais le mauvais rôle — non par mauvaise foi, mais par nécessité psychique. Et peu à peu, ce qui devait libérer peut figer davantage.

Le moment où l’analyse tourne en rond

Quand rien ne bouge malgré la compréhension, ce n’est pas forcément que “le travail n’est pas assez profond”. C’est parfois qu’on reste coincé dans le même plan de lecture. Le mental peut devenir un excellent narrateur… mais un mauvais passeur. Il raconte, il explique, il interprète — mais il garde le contrôle. Or, le changement réel ne commence pas toujours dans le “pourquoi”. Il commence souvent dans le ressenti. Dans ce qui n’a pas encore de mots. Dans ce qui vit dans le corps, dans les tensions, dans les émotions qui ne se laissent pas analyser mais demandent à être traversées.

Il ne s’agit pas d’opposer le corps à la psychologie. Ni de dire que l’analyse est inutile. Il s’agit de relier. Relier la compréhension au vécu. La conscience au sensible. Le récit à l’expérience. Parce que tant que le corps reste en tension, la compréhension reste partielle. Et tant que l’émotion n’a pas d’espace pour circuler, l’histoire se répète — même si on la connaît par cœur. Le changement profond n’est pas une idée brillante. C’est un déplacement intérieur. Un moment où quelque chose se relâche, respire, se remet en mouvement.

C’est souvent qu’il faut élargir le plan de lecture. Revenir dans le corps. Écouter ce que les émotions disent au-delà des mots. Observer ce qui se tend, ce qui résiste, ce qui n’a jamais vraiment été traversé. Parce que parfois, le corps ne confirme pas l’histoire que l’on se raconte. Il indique autre chose. Ou il montre que, même si la source a été identifiée, les émotions associées sont restées stockées, contenues, intellectualisées. Ce n’est pas un manque de conscience. C’est un manque d’espace pour que cela puisse circuler. Pour accéder à un autre angle, il ne suffit pas d’être lucide. Il faut aussi se sentir suffisamment en sécurité à l’intérieur.

Entre discernement & hypervigilance

Quand il y a de l’hypervigilance, de la fatigue nerveuse, un système constamment en alerte, on ne peut pas simplement “plonger en soi” et changer de regard par la force. L’apaisement du système nerveux est une condition du discernement. Sans relâchement, il n’y a pas de réception possible. Sans présence corporelle, il n’y a pas de transformation durable. C’est là que l’approche psychosensorielle prend tout son sens : non pas pour remplacer la compréhension, mais pour l’ancrer. Pour permettre au corps, au souffle, à la sensation et à l’émotion de dialoguer avec la conscience. Et ouvrir, enfin, un mouvement juste : là où l’analyse seule avait atteint sa limite.

A retenir

La compréhension éclaire. Le corps, lui, transforme. Quand les deux dialoguent, la lucidité cesse d’être un poids pour redevenir un appui. Ce n’est pas une question de “faire plus”, mais de créer les conditions intérieures pour que ce qui a été compris puisse réellement s’intégrer, se relâcher et circuler. C’est souvent là — dans cet entre-deux — que le changement cesse d’être une idée pour devenir une expérience.

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